Une document audio publié sur Twitter par l’Action Antifasciste Paris-Banlieue révèle le cadre identitaire Pierre Larti s’exprimant en faveur d’une politique de remigration qui comprendrait aussi, selon lui, les juifs de France.

Cette publication est intervenue pendant le second passage de la porte-parole identitaire Thaïs D’Escufon dans l’émission de Cédric Hanouna “Touche Pas à Mon Poste”.

On sait que la mouvance identitaire évite de prendre position sur le sionisme et les théories antisémites nationalistes. Mis à part quelques cas isolés qui mélangent hooliganisme, néo-nazisme et appartenance à cette mouvance, on ne peut effectivement pas reprocher aux identitaires d’être antisionistes ou antisémites. Tous les cadres et les porte-paroles se veulent aussi clairs que “propres” à ce sujet.

Si la publication de cette vidéo par des antifas a pour but de présenter la mouvance identitaire comme hostile aux juifs, le fond est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait.

Nous allons vous expliquer pourquoi en replongeant dans le passé de l’extrême droite.

Du keffieh et de la kippa à l’extrême droite

National-sionisme

Ce propos de Pierre Larti ne correspond pas à la ligne pro-israélienne majoritaire de “l’extrême droite pro-sioniste” souvent surnommée “nationale-sioniste” par ses rivaux.

Celle-ci reconnait l’appartenance des juifs à la nation française. C’est la ligne d’une majorité de militants d’extrême droite en 2021.

La célèbre team #JambonBeurre de Twitter, en conflit régulier avec la #Charlosphère, est sur cette ligne à une majorité écrasante.

La ligne d’extrême droite pro-sioniste est née au moment de la guerre des 6 jours de 1967.

Les mouvements GUD et Occident comme la majorité de l’extrême droite de l’époque étaient alors très pro-israéliens. Mais avec le développement de l’antiracisme politique fortement accompagné par les mouvements sionistes alors en plein essor en France, cette ligne ne restera pas majoritaire longtemps.

Le livre de Frédéric Charpier “Génération Occident” (2005) nous éclaire sur la question. En plus des informations des screens ci-dessous, on y apprend que ceux qui ont fondé les premiers mouvements de droite sioniste en France militaient à Occident (GUD). Cette intégration des Français juifs dans ces mouvements montre que la ligne majoritaire de l’extrême droite de 2021 est largement héritière de cette séquence historique de 1967.

C’est au cours des années 2000 avec la montée du phénomène “racailles” et des tensions entre juifs et musulmans que cette ligne pro-sioniste va redevenir majoritaire à l’extrême droite, grâce à des auteurs comme Guillaume Faye.

“Hitler akbar”

Cette position “Lartiste” ne correspond pas non plus à celle de l’extrême droite antisémite qui est pro-palestinienne, contre l’existence d’Israel, négationniste, et favorable aux arabes islamistes et nationalistes comme le Hezbollah, l’Iran ou la Syrie. Cette ligne est devenue minoritaire à l’extrême droite, mais elle existe toujours. Elle est plus souvent le fait d’activistes qui ont milité dans les années 80 ou 90 voire avant.

En 1990, les niveaux d’immigration et de cosmopolitisme en France n’étaient pas comparables à ceux aujourd’hui. L’extrême droite de Jean-Marie Le Pen parlait déjà d’immigration et du risque que la France devienne le Liban. Mais les mouvements d’extrême droite français avaient d’autres combats prioritaires comme l’anticommunisme (qui n’est pas exactement l’antigauchisme d’aujourd’hui) ou le soutien au négationnisme.

Un retour aux origines pour mieux s’adapter au présent ?

« Je meurs antisémite, respectueux des Juifs sionistes. »

Pierre Drieu La Rochelle, 1945

Le propos de Pierre Larti ressuscite une autre ligne politique bien plus ancienne qui a disparu à l’extrême droite à peu près depuis 1945.

Elle est communément nommée la ligne “Pierre Drieu la Rochelle” du nom de l’auteur fasciste mort à la Libération.

La seule personnalité de nos jours qui se rapprocherait un tant soit peu de la position exprimée par Pierre Larti est Henry de Lesquen. Mais là encore, la comparaison a ses limites parce que Henry de Lesquen n’est pas aussi catégorique sur une éventuelle remigration des Français juifs et il ne fait pas d’Israël une solution à la “question juive”. Henry de Lesquen est plutôt quelqu’un qui souhaite appliquer pour la France ce que fait Israël.

L’extrême droite antisémite n’a pas toujours été antisioniste, loin de là.

Pendant très longtemps, avant la création de l’Etat d’Israël, l’immense majorité de l’extrême droite réclamait le départ des juifs de France ou d’Europe, et se montrait favorable au sionisme comme solution à ce qui était nommé “la question juive”.

Les juifs maîtres du monde (Léon de Poncins, 1932)

Le terme “Israël” existait déjà pour parler des juifs. Il ne faisait pas référence à l’Etat ou son projet que l’on connait sous ce nom aujourd’hui, ni à la terre de Palestine. Il était tout simplement synonyme des “juifs” en tant que peuple.

Pierre Drieu La Rochelle estimait que l’antisémitisme cohérent était de soutenir le départ des juifs vers un Etat dédié à leur nation pour régler le “problème juif” de France et d’Europe. Dans son roman “Les chiens de paille” (1944), Drieu La Rochelle fait dire à son personnage : “Les juifs n’ont pas toujours été les juifs, ils ont été les Hébreux, un peuple comme les autres, vivant sur sa terre (…) Mais les Hébreux sont devenus les juifs.

Cette ligne politique était largement partagée à l’extrême droite au début du 20ème siècle. On peut citer Léon de Poncins qui était un auteur catholique antisémite d’une importance certaine.

Poncins représentait sans doute le plus grand nombre à l’extrême droite quand il écrivait dans “Les juifs maîtres du monde” (1932) que le sionisme serait irréaliste tout en constituant une “solution satisfaisante” à la question juive .

Il écrivait également en introduction de son ouvrage : “insoluble énigme vieille de plus de deux mille ans, le problème juif est encore aujourd’hui l’un des plus redoutables que l’avenir pose à notre temps.“.

Le substrat du propos de Pierre Larti, mis à part le concept de “remigration”, n’est donc pas une nouveauté. On peut y voir une référence voire un retour à la ligne originelle (avant 1945) de l’extrême droite à propos des juifs.

Mais plus important encore, la position de Pierre Larti est aussi cohérente avec la ligne de l’Etat d’Israël pour qui chaque juif dans le monde aurait vocation à faire son alyah (son émigration pour s’installer en Israël).

Génération Identitaire, un mouvement plus israélien que la communauté juive de France ?

La ligne officielle de l’Etat d’Israël est régulièrement rappelée par les Israéliens lors d’évènements diplomatiques. Elle n’est pas celle de la communauté juive de France, mais elle est tout de même partagée par une partie non-négligeable des militants sionistes en France.

A l’apogée des mouvements sionistes en France, des années 1970 à début 2000, le “Bétar de France” affirmait que chaque juif doit préparer et réaliser son alyah.

Le député français Meyer Habib, connu pour avoir été un activiste du Bétar avant de devenir un responsable communautaire puis un un élu de la République, est allé jusqu’à déclarer malgré ses choix personnels au sujet de l’alyah des juifs de France que “la question se pose”. Il estimait en 2016 que le dirigeant israélien “est dans son rôle quand il appelle les juifs de France à partir.”

On aurait donc tort de croire que la position “judéo-remigrationniste” de Pierre Larti lui mettra toute la communauté juive à dos. Il pourrait au contraire s’attirer de nouveaux amis sionistes convaincus qui souhaiteraient voir des antisémites en keffieh évoluer vers ce positionnement.

Vers une unité de l’extrême droite de demain sur la question d’Israël ?

Qu’un dirigeant identitaire exprime une opinion dans une émission sans engager son mouvement n’est pas vide de signification pour autant.

La position de Pierre Larti ne pourra sans doute pas mettre tout le monde d’accord… quoique ?

La mouvance identitaire est régulièrement traitée de “sioniste” par une partie de l’extrême droite antisémite pour qui il faudrait être antisioniste parce que antisémite. Il existe un antisémitisme fort et obsessionnel quoique minoritaire à l’extrême droite qui est une incontestable source de division. Si ce n’est la première source de division de ce milieu où se traiter de “sioniste”, “enjuivé”, “judéo-servile” etc… est considéré comme normal.

Et si la déclaration de Pierre Larti avait aussi pour but de parler au public de ces courants ? Ces convaincus qui passent plus de temps à critiquer leur propre camp à propos du sionisme qu’à faire quoi quoi ce soit d’autre ?

L’objectif est-il de faire évoluer l’antisémitisme d’extrême droite vers une position plus actuelle, plus conforme aux alliances de l’extrême droite moderne… en reprenant ce qui se faisait autrefois et qui redevient en adéquation avec l’époque ?

Il existerait toujours une discorde entre ceux qui considèrent les juifs comme Français et Européens, et ceux qui voudraient la remigration de ceux-ci. Mais l’extrême droite serait néanmoins beaucoup plus homogène. Elle soutiendrait Israël dans tous les cas pour des raisons différentes.

Un tel changement pourrait assurer l’unité de l’extrême droite sur la question des alliances de peuples que cristallise la thématique de la Palestine depuis les années 2000.

Cette question est loin d’être mineure.