Par Caroline Fourest

Le Mouvement des libérations des femmes (MLF) cognait pour réveiller, pas pour se plaindre. Il maniait l’humour volontairement. Les « woke » ne sont pas ses héritiers. Plutôt les avortons d’un gauchisme ennuyeux, puriste et sectaire, qu’on écoute en bâillant.

Le titre agacera sûrement. Celles et ceux qui geignent pour tout, et parfois pour rien. Tant mieux. Au moins, ils liront ce papier. En plus, ça parle d’une vidéo Konbini. Oui, moi aussi je scrolle sur Konbini. Je regarde défiler des tas de gens, surtout des femmes, à qui il est arrivé des tas de choses terribles. Je ne retiens guère leur visage, ni leur nom. J’arrête quand l’humanité paraît si repoussante qu’il vaut mieux zapper sur des chatons.

L’autre jour, surprise, je suis tombée sur un visage familier. Une militante du MLF, Liliane Kandel, qui m’a tout appris de ce mouvement. Elle raconte son avortement clandestin et pourquoi elle a signé le « manifeste des 343 salopes ». Ce vieux médecin militant qui lui pose des laminaires, destinées à gonfler dans l’utérus, et la réveille vers 2 heures du matin pour lui dire qu’il craint de l’avoir perforée. L’arrivée en sang à la clinique du Landy, qui refuse de finir l’avortement. Et puis, de fil en aiguille, ce médecin qui la sauve, in extremis, d’une septicémie galopante.

Humour

Liliane ne m’avait jamais raconté cette histoire. Dans la vie, elle n’en parle jamais. Pas parce qu’elle est traumatisée. Elle ne l’est pas, justement. Dans cette vidéo, elle ne livre pas cet épisode la bouche grave et tordue, mais sur un ton grinçant et pétillant. Qui nous change tellement… de ces jeunes féministes capables de dénoncer la tyrannie des hémorroïdes, en larmes. Quand elles ne pourfendent pas l’oppression des maillots de bain collants – et surtout pas du voile intégral – comme un complot misogyne. En rage.« Elles cognaient pour réveiller, pas pour se plaindre. Les “éveillés ” de la vingt-cinquième heure se plaignent pour exister. Tout les traumatise à vie. Ça inspire qui, les victimes de tout et parfois de rien ? Elles nous font rire, mais à leurs dépens. »

Au MLF, l’heure était plus grave, mais on ferraillait joyeusement. C’est même l’humour qui a attiré Liliane au MLF. « Je suis sortie de la première AG en riant et je n’ai pas arrêté pendant dix ans. » Mes boussoles en féminisme respiraient l’air libre de Mai 1968, tout en me faisant rejeter l’amertume gauchiste par les narines.

Histoire oubliée

Les misogynes, elles, les chassaient en chantant. La spécialité des « Chroniques du sexisme ordinaire », une rubrique antisexiste hébergée par Simone de Beauvoir dans les Temps modernes. Liliane y tenait la plume sous le pseudonyme de Rose Prudence, aux côtés de Cathy Bernheim, de Catherine Deudon (la photographe du mouvement), de Dominique Fougeyrollas et de tant d’autres que le grand public ne connaît pas assez. Parce qu’on n’enseigne pas assez l’histoire de cette libération.

© Jiho

Quand elles débusquaient un sexiste, c’était drôle et acide. Elles cognaient pour réveiller, pas pour se plaindre. Les « éveillés » de la vingt-cinquième heure se plaignent pour exister. Tout les traumatise à vie. Ça inspire qui, les victimes de tout et parfois de rien ? Elles nous font rire, mais à leurs dépens. Le MLF maniait l’humour volontairement. Les woke ne sont pas ses héritiers. Plutôt les avortons d’un gauchisme ennuyeux, puriste et sectaire, qu’on écoute en bâillant.

Source : Marianne

By Brutal Poulet

Compte Twitter : @brutal_poulet